La perception émotionnelle du mal

Dans le film « Hanna Arendt » de Margarethe von Trotta, paru en 2012 et rediffusé le 2 février 2017 sur Arte, la philosophe Hanna Arendt dénonce, à l’issue du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, une perception émotionnelle du mal. Elle conduit à voir les bureaucrates du système nazi comme des monstres en occultant le rôle du système lui-même. Une position lucide et courageuse qui résonne fort dans la crise intellectuelle et morale que nous traversons.

Résumons sa thèse en 2 phrases. Premièrement, le mal absolu ne vient pas de personnes, mais de systèmes bureaucratiques qui oblitèrent la pensée et la responsabilité personnelles. Deuxièmement, ces systèmes bureaucratiques ne peuvent produire le mal absolu qu’avec la complicité d’élites, intellectuelles, politiques ou religieuses. On saisit alors la similitude avec la crise que nous traversons, non pas  crise « économique » comme on voudrait nous le faire croire mais crise intellectuelle, politique et éthique.

Quelles similitudes ? Tout d’abord, celle d’un système complexe articulant les systèmes économiques et les systèmes administratifs publics dans une bureaucratie produisant l’oblitération de la pensée et de la responsabilité individuelle. Contrairement à l’opinion communément répandue, la bureaucratie – et son corollaire la technocratie – ne sont nullement l’apanage du secteur public. Le capitalisme neo-libéral s’appuie sur un puissant substrat bureaucratique, fondé non plus sur des réglementations mais sur des axiomes et des théories économiques fondant sa vision du monde comme la seule envisageable. De même que le législatif et le réglementaire requièrent pour leur mise en application et leur contrôle des cohortes de serviteurs, les entreprises « libérales » emploient de plus en plus de bureaucrates et de technocrates chargés d’encadrer, de contrôler et de réguler une population précarisée de producteurs.

Public – Privé : les mêmes logiques à l’oeuvre

Dans les grandes entreprises, la poursuite d’objectifs exclusivement financiers, l’obligation de profits à court terme pour les actionnaires et le déséquilibre croissant entre revenus du travail et revenus du capital figent les organisations dans des modèles archaïques et des modes de fonctionnement technocratiques, dépersonnalisants et déresponsabilisants. L’évolution des conceptions du management et la « modernisation » progressive des doctrines et des pratiques managériales, loin d’atténuer les effets de cette régression, tendent à l’occulter et à en assurer l’acceptabilité par le corps social – managers et collaborateurs – par des notions dans l’air du temps : sens, valeurs d’entreprise, bien-être au travail… Ces modes, loin de permettre l’émancipation intellectuelle des salariés-citoyens-consommateurs et de les aider à penser par eux-mêmes, contribuent à l’affaiblissement de la pensée et à l’aggravation de l’irresponsabilité individuelle et collective.

Dans la sphère administrative publique, le statut de fonctionnaire est devenu un patrimoine, tandis que les  principes liés au « mandat » et au service de l’Etat étaient renvoyés dans les limbes. La classe politique, jusqu’à présent issue de cette sphère, a exploité sa maîtrise du système de reproduction des « élites » républicaines pour se protéger de la menace représentée par l’économie libérale et s’assurer d’un « droit de préemption » sur les  hautes fonctions publiques (et privées), devenues transmissibles comme un patrimoine entre générations.

La disparition de la référence éthique à la notion de « mandat public » – que j’ai pu observer en tant que conseiller dans les institutions et les organismes paritaires dès les années 90 – a produit l’incapacité de la haute fonction publique et de l’Etat à définir clairement ses différents mandats : éducation, transports, justice, santé, social, défense… Dès lors, la sphère publique n’avait plus de limites, l’Etat devenant l’un des grands employeurs, au détriment de sa fonction régalienne et de son efficacité. Le malaise ressenti par nombre de personnels de la fonction publique en découle directement.

Comment alors ne pas se laisser submerger  par l’indignation en voyant défiler sur nos écrans de télévision les rétrospectives des turpitudes et des malheurs humains, des destructions de notre planète? Comment ne pas nous laisser submerger par l’empathie émotionnelle devant les brefs moments de révolte et d’espoir qui soulèvent les sociétés?

En gardant à l’esprit le propos de Hanna Arendt : le devoir de chaque être humain de résister au quotidien à la pensée unique propre à tout système bureaucratique et technocratique.

Illustration : Monstre_ailé_avalant_une_grenouille. Par Crijam (Travail personnel) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], Wikimedia Commons

A propos de Jean-Marie Chastagnol

Jean-Marie Chastagnol accompagne depuis de nombreuses années les entreprises et des institutions sur des domaines associant communication, marketing et management. Il développe des approches particulièrement innovantes sur les problématiques de logique d’offre, de relations client et de conduite du changement. Après un début de carrière chez Hill and Knowlton puis au sein du Groupe Publicis, il crée son propre cabinet, JMC Consultants, qui adresse les préoccupations d’identité d’entreprise, de management et de communication, avant de co-fonder BSC Consulting, spécialisé dans le marketing et le développement commercial pour les entreprises de business to business. Il a occupé ces dernières années diverses responsabilités dans des cabinets de conseil en management.

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