Affaire(s) de principes

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Thomas_Couture, Romans_of_the_Decadence (détail)

Quand on parle trop facilement de valeurs, c’est que l’on n’a plus de principes. Cet aphorisme de Jean-Pierre Beaudoin, conseiller du Président de Burson-Marsteller & ie dans un discours récent –  je cite de mémoire – m’a fortement interpellé. Car cette distinction difficile à établir entre « valeurs » et « principes » me semble importante en ce qu’elle  permet une lecture nouvelle de la crise de société que nous traversons et déterminante tant pour le climat des affaires au quotidien que pour l’avenir de notre économie.

Qui n’a pas les oreilles rebattues de l’utilisation de certains mots ? Celui dont je veux vous parler est celui de « valeurs », dont l’usage en communication politique comme dans les discours d’entreprise connait une croissance exponentielle depuis les débuts du millénaire. J’observe presque toujours que ces valeurs, brandies d’autant plus effrontément qu’elles sont, comme l’on dit si justement, « politiquement correctes », dispensent ceux qui les prononcent de les mettre en pratique. C’est d’ailleurs là le principal intérêt de ces mots qui sont au langage ce que les idées reçues sont aux idées. Pas besoin de les confirmer, encore moins de les démontrer : l’auditoire dort déjà.

Ce terme a connu depuis 1968 un succès époustouflant, quand on y pense, des valeurs anti-bourgeoises de 68 à celle de « création de valeur » en passant par la fameuse publicité pour les rillettes Bordeau Chesnel (« Nous n’avons pas les mêmes valeurs »).  Les valeurs, au sens non financier, sont in fine personnelles, mais tirent leur origine d’une croyance, d’une vision du monde. Autrefois élégamment adossées aux religions, elles ont été  en quelque sorte« privatisées » ces dernières décennies. On conçoit l’osmose commode d’une notion en soi assez floue – et surtout  ne nécessitant pas de « passage à l’acte » –  avec une époque  qui est passée allègrement de l’individu roi au consommateur roi, une période où la mode,  les tendances – donc la contagion sociale – ont progressivement remplacé, sans que l’on en ait toujours conscience, la morale bourgeoise, religieuse ou civique, où le passage à l’acte se réduit à la consommation. Quant à la « création de valeur » en économie, l’expression a parfaitement rempli son usage : masquer ce que la valeur  (financière) a de personnel, de privé, en l’élargissant à une sphère fourre-tout permettant à chacun d’y trouver ce qu’il y cherche « en tout bien, tout honneur » : valeur sociétale, valeur pour le client, valeur pour l’actionnaire…Après ça, comment voulez-vous bonnes gens, comme disait Jacques Brel, que nos bonnes bonnes, que nos petits épargnants ou notre belle jeunesse aient le sens des valeurs !

Contrairement à la notion de valeurs, la notion de principe est nettement plus contraignante.  En sciences comme en philosophie,  le principe est premier, détermine un fonctionnement ou une manière d’agir. Au plan humain, le principe est une règle qui fonde, dirige, oriente et précise l’action, une « ligne de conduite » (une de mes expressions favorites). Et si les valeurs peuvent être aisément revendiquées et partagées – elles n’engagent à pas grand-chose – les principes le sont nettement moins.  Ils sont d’abord et avant tout une affaire personnelle qui engage celui qui les a adoptés dans son for intérieur à agir conformément à eux. On comprend aisément pourquoi ce terme de principes, beaucoup moins usité que son grand concurrent, les valeurs, gêne aux entournures et questionne en profondeur notre société, tant sur le plan des comportements privés que dans celui de l’activité professionnelle.

La question que pose Jean-Pierre Beaudoin – avons-nous encore des principes, et qu’en avons-nous fait – c’est celle du lien entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. Pour faire bref, il ne s’agit plus de se contenter d’afficher collectivement, dans l’entreprise, en politique comme dans notre vie privée, des « valeurs » qui engagent à pas grand-chose, il s’agit pour chacun d’en dégager des principes qui engagent personnellement.

Ce rappel aux principes n’est pas sans rapport avec le désarroi sociétal que traverse notre pays et qui nous empêche de reprendre en main les rênes de notre avenir. Les principes représentent en effet, individuellement et collectivement, des repères stables et fiables indispensables pour s’abstraire du pessismisme et du « french bashing » ambiants et  reconstruire « en confiance » notre économie et nos vies sur de nouvelles bases.

Quand on n’a plus de principes, ce n’est pas seulement les relations interpersonnelles qui se délitent. C’est le lien politique, la santé des affaires, la capacité d’entreprendre qui sont compromis. Au fur et à mesure que la crise s’installe dans notre pays, j’observe 3 choses :  la montée des incivilités au quotidien, dans la vie privée comme dans les règles du jeu professionnel – relations d’affaires qui se délitent,  interlocuteurs aux abonnés absents, messageries inopérantes, liens entreprises-fournisseurs qui se relâchent – le renoncement croissant de nombre de managers à jouer auprès de leur direction leur rôle de lanceurs d’alerte et à exprimer leurs réticences, enfin le refuge croissant des actifs dans la sphère privée et la vie familiale qui met l’économie française à l’arrêt à chaque période de congés scolaires. Toutes choses qui vont à l’encontre du redressement économique et du rôle que la France peut jouer sur la scène internationale.

Ce n’est donc pas par  nos prétendues « valeurs »  que nous nous en sortirons. Mais bien par les principes qui ont fait de notre pays un lieu de création et d’innovation de rupture. Lesquels, si vous cherchez bien, sont peut-être les vôtres…

 

 


A propos de Jean-Marie Chastagnol

Jean-Marie Chastagnol accompagne depuis de nombreuses années les entreprises et des institutions sur des domaines associant communication, marketing et management. Il développe des approches particulièrement innovantes sur les problématiques de logique d’offre, de relations client et de conduite du changement. Après un début de carrière chez Hill and Knowlton puis au sein du Groupe Publicis, il crée son propre cabinet, JMC Consultants, qui adresse les préoccupations d’identité d’entreprise, de management et de communication, avant de co-fonder BSC Consulting, spécialisé dans le marketing et le développement commercial pour les entreprises de business to business. Il a occupé ces dernières années diverses responsabilités dans des cabinets de conseil en management.

 
 
  1. Boret 12/05/2014, 18 h 38 min Répondre

    Les mots ont parfois d’autant plus de poids qu’ils sont vides. Vides de sens partagé ou vides d’action réelle. Comme le mot “rigueur”, agité comme un épouvantail, utilisé comme repoussoir.

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