Complexe? Je reste perplexe

C’est arrivé sans crier gare, mais ça y est : nous vivons dans un monde COMPLEXE. Pas compliqué, ni tordu, ni incohérent, non. Complexe. Devenu en quelques années un poncif des cercles intellectuels, la complexité du monde moderne s’est invitée jusque dans les conversations de comptoir : avant, c’était simple. Maintenant, c’est (tellement) complexe. En tout cas, la complexité est une notion bien commode, excellente excuse pour  les velléitaires, les indécis, les imprécis et les démagogues, bref pour tous ceux qui manquent de hauteur de vue.

Ceux qui ont lu Edgard Morin comprennent la différence entre ce qui est compliqué – par exemple démêler une perruque[1] – et ce qui est complexe, produit de  l’interaction de nombreux éléments dans un système, donc difficile à prévoir. D’autant que le système ou l’environnement n’est pas “donné” , mais lui-même mouvant.

Répéter à longueur de journée que le monde est devenu complexe, c’est dire qu’auparavant il l’était moins ou pas du tout. Il est vrai qu’homo sapiens s’était peu à peu forgé de bonnes vieilles méthodes pour  simplifier les choses, dont celle de Descartes, qui a fait les beaux jours des sciences dites exactes et d’autres qui ambitionnent de l’être, comme l’économie ou l’administration. La dite méthode consistait à décomposer le complexe en sous-ensembles simples distincts, sans relation entre eux, et à traiter rationnellement chaque problème séparément, les uns après les autres. Globalement,  le monde d’hier se pliait bon gré mal gré à cette grille de compréhension. Pour autant, n’était-il pas pas déjà complexe ? Bien évidemment que si.  Simplement,  on le croyait simplement compliqué

Dénouer une "perruque" : simplement compliqué

Dénouer une “perruque” : simplement compliqué

Force est de constater aujourd’hui que ces bonnes vieilles méthodes rationnelles ne marchent plus. Est-ce la faute de l’accélération constante des changements et des rythmes de vie, d’une « économie de la précipitation » qui fait que nous n’avons plus le temps de faire une chose après l’autre et « dans l’ordre »?  Est-ce parce notre monde mondialisé multiplie  les interactions dans une sorte de réaction en chaîne incontrôlable ? Ou que les medias du monde entier nous renvoient un feed back temps réel des conséquences de nos décisions et de nos inconséquences ?

« Nous ne manquons pas de compétences scientifiques pour comprendre de plus en plus précisément ses parties, mais nous n’en avons plus pour acquérir la vue d’ensemble »

Je pense plus fondamentalement que nous commençons simplement à en savoir assez pour toucher enfin du doigt l’essence de la complexité et nous rendre compte que les gouvernances de nos entreprises, de nos civilisations, de nos communautés ne se réduisent pas à une addition de politiques cloisonnées, même rationnelles. Nous n’aurions pas dû oublier Pascal et ce qu’il écrivait de la complexité : «Je ne peux comprendre un tout que si je connais particulièrement les parties, mais je ne peux comprendre les parties que si je connais le tout ».  Et c’est bien-sûr là que ça coince. Comment connaître le tout, ou du moins s’en faire une représentation ? Les méthodes de réduction, de décomposition, d’analyse en salle blanche ne s’appliquent pas sur ce versant. Il faut dépasser la somme (de connaissance) des parties pour se forger une vue d’ensemble qui est la condition  de toute « vision », prérequis indispensable pour tout gouvernement, toute gouvernance collective. Et ça, on ne l’a jamais appris à nos dirigeants, pas plus en France ou en Europe  qu’ailleurs.

Le monde n’est pas devenu brutalement, par un coup de baguette de sorcière, réellement plus complexe, mais  nous commençons seulement à comprendre qu’il l’est. Nous ne manquons pas de compétences scientifiques pour scruter ses parties à nous en abîmer les yeux, mais nous n’en avons plus pour acquérir la vue d’ensemble indispensable pour partager une grille de lecture et s’entendre sur les règles du jeu.  Cela s’appelle la hauteur de vue, et c’est encore une compétence littéraire.

Encore, me direz-vous ? Bon, je crois que je vais aller faire un petit tour à la pêche, ça me détendra.

[1] amas formé par une ligne  de pêche emmêlée

 


A propos de Jean-Marie Chastagnol

Jean-Marie Chastagnol accompagne depuis de nombreuses années les entreprises et des institutions sur des domaines associant communication, marketing et management. Il développe des approches particulièrement innovantes sur les problématiques de logique d’offre, de relations client et de conduite du changement. Après un début de carrière chez Hill and Knowlton puis au sein du Groupe Publicis, il crée son propre cabinet, JMC Consultants, qui adresse les préoccupations d’identité d’entreprise, de management et de communication, avant de co-fonder BSC Consulting, spécialisé dans le marketing et le développement commercial pour les entreprises de business to business. Il a occupé ces dernières années diverses responsabilités dans des cabinets de conseil en management.

 
 
  1. JEAN LOUIS PEROL 07/16/2015, 9 h 40 min Répondre

    comme le disait ce cher Friedrich.
    “L’homme connaît le monde dans la mesure où il se connaît : sa profondeur se dévoile à lui dans la mesure où il s’étonne lui-même de sa propre complexité.”
    Donc tout cela n’est il pas qu’une question de curiosité, de connaissance de soi et simplement de vitesse d’évolution?

  2. Frédérick OGER 07/16/2015, 10 h 27 min Répondre

    Et encore pas sûr que la pêche te fasse échapper à la complexité. Souviens toi des leçons de pêche à la truite dans les rivières corréziennes. Tenir compte de l’heure, du lieu, de la température de l’eau et de l’air, de l’ombre du pêcheur et de son extension prothétique, de la psychologie de la truite, de son âge, de son expérience, de l’humeur du pêcheur, de l’âge du capitaine et du rosé bien frais… Si c’est-y pas de la complexité, mon cher monsieur.
    Pour ce désengluer de ce patchwork qu’est ce “tisser ensemble” qu’on nous assène en permanence, peut-être le recours à l’intuition, au cerveau droit, à la “vue de Sirius” voltairienne, au tranchage de noeud gordien etc. En ce qui me concerne, je préconise la sieste à l’ombre d’un figuier centenaire. O sancta simplicitas.

  3. Arnaud 07/16/2015, 15 h 17 min Répondre

    Très judicieux, ça fait plaisir à lire…

  4. Franck Pouzet 07/17/2015, 0 h 31 min Répondre

    Merci pour ce billet sur la complexité…si souvent employée à dessein comme rempart à l’impuissance !
    Dieu que nombre d’entreprises ou d’institutions s’évertuent à rendre complexe ce qui pourrait être simple.
    Une once d’observation et une bonne dose de bon sens pourraient pourtant les conduire à la simplicité gage de réussite.
    J’en fait l’amère expérience : Rendre des choses

  5. Franck Pouzet 07/17/2015, 0 h 36 min Répondre

    suite de mon commentaire parti trop vite
    simples comme se faire raccorder à Internet ….Orange ne sait pas faire ! 3 semaines que je m’arrache les cheveux (enfin façon de parler… ) face à la montagne de complexité (et innefficacité que cette marque fort respectable met dans un acte qui de nos jours devrait être ….tellement simple).

    • Jean-Marie Chastagnol 07/17/2015, 8 h 59 min Répondre

      Merci de ce commentaire, Franck. Comme le dit Jean-Louis, ce n’est pas le monde qui est complexe, c’est nous

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