Des civilisations sur le recul

De la lecture des indicateurs de l’OCDE sur les frais de scolarité patiqués en Licence et Master au niveau mondial en 2013-2014 (Regards sur l’Education 2015 de l’OCDE,  http://dx.doi.org/10.1787/eag-2015-fr, tableau B5.1.), je retiens qu’au Royaume Uni, aux Etats-Unis, en Corée ou au Japon il faut compter plus de 8000 dollars par an, alors que ces frais de scolarité sont inexistants pour les heureux étudiants des Pays du Nord de l’Europe et restent encore modérés en France  (mais pour combien de temps…). Pour des nations représentant une civilisation dite “avancée”, ça ressemble à du retard.

Au-delà de l’accès au savoir, c’est le droit de la personne à développer ses talents qui est en cause, et j’ai du mal à comprendre cet archaïsme. L’idée que que la poursuite d’études supérieures suppose d’appartenir à un milieu aisé, que le savoir s’achète et qu’il constitue une rente de situation est certes profondément ancrée au Royaume Uni, et a influencé nombre de nations. On imagine l’arrogance de ces jeunes diplômés aux études coûteuses, comme on pense au Rodrique de Corneille se gonflant de vanité –  “aux âmes bien nées,  la valeur n’attend point le nombre des années” –  qui feraient bien de méditer les essais de Montaigne : “Il est advenu aux gens véritablement savants ce qui advint aux épis de blé ; ils vont s’élevant et se haussant, la tête droite et fière tant qu’ils sont vides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s’humilier et à baisser les cornes”.

Car le coût élevé des études revient à confondre connaissance et valeur, en déplaçant la valeur  de l’expérience, c’est-à-dire la capacité d’adaptation des connaissances, de la culture (“ce qu’il reste quand on a tout oublié”)  à des connaissances théoriques dont on connait la vitesse d’obsolescence. C’est une croyance archaïque, régressive et particulièrement dangereuse au XXIème siècle.  J’en reste quant à moi à la conviction que l’avancement d’une société se mesure à la confiance qu’elle accorde aux potentiels des jeunes et au crédit qu’elle accorde au temps pour les révéler.

En sera-t-il bientôt des jeunes générations de diplômés comme de ces fruits “normés” que l’on cultive de manière intensive, que l’on jette à la moindre imperfection,  que l’on cueille et que l’on consomme verts et sans saveurs?

 

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos de Jean-Marie Chastagnol

Jean-Marie Chastagnol accompagne depuis de nombreuses années les entreprises et des institutions sur des domaines associant communication, marketing et management. Il développe des approches particulièrement innovantes sur les problématiques de logique d’offre, de relations client et de conduite du changement. Après un début de carrière chez Hill and Knowlton puis au sein du Groupe Publicis, il crée son propre cabinet, JMC Consultants, qui adresse les préoccupations d’identité d’entreprise, de management et de communication, avant de co-fonder BSC Consulting, spécialisé dans le marketing et le développement commercial pour les entreprises de business to business. Il a occupé ces dernières années diverses responsabilités dans des cabinets de conseil en management.

 
 
  1. Jérôme MOREL 10/02/2016, 13 h 59 min Répondre

    8000€ en moyenne pour ceux qui veulent un diplôme, presque rien pour ceux qui veulent apprendre et se former toute la vie en utilisant les formules de type personal MBA, MOOC gratuits, Cours sur Itunes, etc … Apprendre n’a jamais été aussi simple, Avoir un diplôme et faire la “course avec les rats” n’a jamais été aussi cher.

  2. Jean-Marie Chastagnol 10/02/2016, 16 h 04 min Répondre

    Merci d’avoir complété le tableau, Jérôme. Pas besoin de diplôme pour développer ses compétences et ses talents . Il serait temps que les entreprises le comprennent.

  3. Arnaud 10/04/2016, 11 h 17 min Répondre

    Excellent billet (comme d’habitude…), toujours un plaisir de les lire 🙂
    Quelques réactions en vrac.
    1/ Les études chères n’apportent pas que de la connaissance ou des compétences, c’est aussi (et avant tout ?) une expérience socialisante qui facilite l’accès aux “bonnes” positions dans la société. Pas certain que les MOOC&co procurent les mêmes bénéfices, n’est-ce pas ?
    2/ Intéressant de voir ce qui va se passer aux US : http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/07/07/hillary-clinton-promet-de-rendre-l-universite-gratuite-pour-les-plus-modestes_4965828_4401467.html

  4. Jean-Marie Chastagnol 10/04/2016, 14 h 27 min Répondre

    Merci Arnaud. Bien-sûr que les MOOC n’apportent pas le même carnet d’adresses (oups! je veux dire la même expérience “socialisante”). Je me demande parfois si cette socialisation n’est pas un frein à l’émergence du moi construit. Comme tu dis, on va voir ce qu’il advient des promesses d’Hillary Clinton sur l’université gratuite pour les plus modestes. Une promesse électorale non tenue, ou une dévalorisation des diplômes (accessibles, donc sans valeur…). Ce serait trop beau

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