J’étais bien trop optimiste ou bien trop léger de titrer mon post de juillet dernier « Avant-goût d’été (1er épisode) » parce que « avant-gout d’été  (2ème épisode)» à la rentrée, ça ne le fait pas vraiment.  Pourtant ce dont je veux vous entretenir  est bien la suite des idées fortes amorcées dans mon 1er épisode. Le sujet d’aujourd’hui  est celui du savoir, ou plutôt comment « en faire l’économie ».  Voilà qui permettrait aux très petit nombre d’étudiants qui me lisent de repartir en vacances…Mais pas sans avoir lu ce qui suit.

“L’économie du savoir”

A la fin des années 90 et au début des années 2000 se levait une nouvelle ère : l’émergence de la désormais célèbre économie du savoir. Après la société des loisirs et l’industrie sans usines, mirages évanouis,  on parvenait enfin dans une sorte de monde parfait : celui de la domination du savoir sur l’ignorance.  Enfin! Voilà qui donnait du sens à l’entêtement socialiste à faire parvenir  80% d’une classe d’âge au baccalauréat, digne prolongement de la République de Jules Ferry ! Du coup, tout le monde y a cru. Et cette noble croyance a encore pignon sur rue : « Nous pénétrons progressivement et durablement dans un nouveau monde immatériel où le savoir et l’innovation sont au cœur de la croissance et du développement économique»[1].

Le savoir au cœur de la croissance et du développement économique,  peut-être. Mais pas de ceux qui en sont les détenteurs, apparemment. Les faits sont brutaux : dans les pays dits « riches », les rémunérations de début de carrière des jeunes diplômés ont fortement chuté depuis  cette formidable annonce. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la Conférence des Grandes Ecoles, cité par Les Echos en juin de cette année : baisse de 15 % des rémunérations moyennes (hors primes) des jeunes managers entre 2000 et 2013, et de 11 % pour les ingénieurs. Et je ne vous parle pas de ce qui se passe dans les pays émergents, ou parfaitement émergés, comme la Chine, où les étudiants ne trouvent plus aucun débouché qui rémunère à leur juste valeur l’acquisition de ce savoir tant vanté.  La savoir, même au cœur de la croissance et du développement économique, « ça eut payé, mais ça paye plus ».

En fait, nous avons été collectivement victimes d’un mauvais jeu de mots, d’une expression à double sens, comme il arrive souvent. Il ne fallait pas comprendre l’économie du Savoir avec un grand S, mais comment faire de l’économie sur le dos du savoir, voire « faire l’économie » du savoir tout court.

L’économie sur le dos du savoir, c’est l’explosion du coût des études et des diplômes à peu près partout, tout particulièrement aux Etats-Unis, soutenue par une économie financière particulièrement imaginative. Avec pour résultat une dette étudiante qui y atteignait en 2013 la somme astronomique de 1 000 milliards de dollars, « bulle universitaire » succédant à celle des subprimes  et qui menace d’éclater  quand des millions d’anciens étudiants ne pourront plus rembourser leurs crédits à cause de la crise et du chômage.

« Faire l’économie » du savoir tout court, c’est faire de la prospective. Le mouvement « unschooling » et le programme « 20 under 20 »  font un malheur aux Etats-Unis autour de l’idée que les études à l’université ne servent à rien[2], et surtout pas à faire fortune dans le monde de l’innovation et des nouvelles technologies.

Que le savoir et le désir de se cultiver ne « servent »à rien, pas besoin d’avoir attendu Peter Thiel,  chef de file du mouvement, fondateur de Paypal, investisseur dans Facebook et nonobstant double diplômé de Stanford, pour le savoir. De l’Antiquité à Montaigne, on savait déjà que la connaissance ne servait qu’à dépasser une vie de contingences, développer un jugement personnel et « apprendre à apprendre », toujours au programme de l’entreprise Uncollege de Dale Stephens. Et même si l’économie « rentabilise »(très partiellement) le savoir, économie et savoir ne se mêlent pas facilement. Vouloir faire du 2 en 1, c’est perdre le contact avec l’économie réelle – celle des savoir-faire – et sacrifier le savoir sur l’autel de l’économie.

Derrière tout cela, un arrière-goût amer.  Survalorisation financière des études, dévalorisation du savoir universitaire… Décidément, le capitalisme financier sait toujours parfaitement dévaloriser les compétences et les talents créateurs de valeur, qui conditionne pourtant sa survie. Une histoire de rentabilité court terme, de masse salariale et de bénéfices, comme toujours.

 



[1]L’Economie du Savoir,  Jean-Pierre Bouchez, Professeur-associé à l’Université de Versailles Saint-Quentin et Directeur Recherche et Innovation à IDRH, Éditions de Boeck, Collection Méthodes et recherches – Management), novembre 2012

[2] Start-up : faut-il un diplôme pour réussir ? LE MONDE | 19.06.2013