Ces dernières années, tout a été fait ou presque, dans nos pays développés, pour  réduire aux maximum la dimension humaine dans les activités économiques.  Informatisation, robotisation, e-commerce,  automatisation de la relation client, rôle des managers réduit aux contrôles de “compliancy” et d’exécution de  processus, réduction comme peau de chagrin de l’employabilité, exclusion de la diversité, “clonisation” des recrutements… Et il me semble bien lire, dans l’optimisme béat sur l’avenir technologique comme dans l’urbanisme parisien qui se redessine, la contagion de cette tendance. D’où la nécessité de résister. 

LaMettrie L'homme machine.jpg commons.wikimedia.org

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Prendre les applis pour iphone ou le malthusianisme génétique pour l’avenir de l’homme,  prophétiser les « big data »ou la robotique comme horizon de l’humanité, n’est-ce pas étendre la « bulle » d’une économie devenue pur flux financier ? La « smart city » que Paris rêve d’être n’est-elle pas – après l’animal machine de Descartes – une « ville machine » pour hommes-machines « bobos », fluidifiée, branchée ? Où, entre habitat, déplacements, emplois, loisirs et consommation, l’humain  fait figure d’accessoire, pure silhouette de  maquette d’architecture? « Hyperflux, superflu(s) », comme  titrait il y a quelques mois la revue Com’Ent, de l’association Communication & Entreprise. Des prospectivistes branchés « tendances » nous rêvent une nouvelle humanité, un avenir hybride. Personnellement, j’en doute. Je me souviens avoir fait l’an passé, lors d’un atelier sur les tendances organisé par le Comité Prospective de la même association, une remarque incongrue, que personne ou presque d’ailleurs dans l’assistance  ne comprit : où était le sang dans les scénarii présentés ?

Le retour du refoulé

Cette tentation est particulièrement forte pour nous Français, conservateurs, suivistes, épris de la liberté sans les risques inhérents et incapables de nous réformer autrement que par de  violentes et sanglantes  révolutions. Le fantasme littéralement “technocratique” qui anime toujours la pensée de nos élites politiques et économiques, c’est, après l’entreprise sans usines des années 80,  l’entreprise sans main d’œuvre, entièrement automatisée, numérisée ou “externalisée” : une “dématérialisation” repoussant l’humain en dehors de l’univers de représentation  qui structure cette idéologie (incluant l’Entreprise avec un grand E, excluant les sous-traitants ou journaliers rebaptisés « entrepreneurs » avec les basses matérialités d’une réalité devenue démodée).

Pourtant, nous devrions savoir que la réalité – et oui, ce bon vieux principe, cette règle élémentaire – est toujours bête, têtue, et surtout dure, lorsqu’elle vous revient à la figure «avec l’inflexible perfidie des choses créées ou asservies par l’homme”[1] comme l’écrit Claude Simon.  Avec en son noyau l’incompréhensible, imprévisible, décevant et déstabilisateur« facteur humain »  qu’Adam Smith, parrain du libéralisme, avait déjà cru bon d’exclure de sa théorie de l’économie.

3 bonnes résolutions pour 2015

Alors, me direz-vous, vous nous prédisez du sang et des larmes au lieu des vessies du « toujours plus technologique ». Que proposez-vous à la place? Voici ma réponse. Je fais pour cette nouvelle année le vœu que nous prenions conscience de  la nécessité de réhumaniser – c’est moins story-telling que « réenchanter » mais c’est plus réaliste – notre société. Car l’avenir déshumanisé me semble encore plus effrayant et plus dangereux que le passé-présent des folies humaines, qu’elles soient guerrières, financières ou environnementales.  D’où ces 3 résolutions, sur deux desquelles je m’engage personnellement :

1. réhumaniser le recrutement. Outre le pré-requis de repenser l’employabilité et l’emploi (un ami professionnel du conseil RH me confiait récemment que la réduction des effectifs était devenu dans les mentalités des DRH en quelque sorte un réflexe conditionné),  il s’agit à la fois de lutter contre une tendance mondiale à faire de la sélection de candidats par algorithme[2]  et de réinventer le cadre conventionnel actuel de rencontre entre l’offre et la demande, devenu  obsolète et destructeur. Mon engagement se traduit à la fois par la participation aux travaux du groupe de travail « Recruter Autrement » du LAB’HO[3]  et par mon action au sein du projet SkillsEnter offrant  un nouveau cadre  d’orientation professionnelle et de mise en relation employeurs – candidats ;

2. redonner un but élevé aux managers de proximité. Face à la dégradation du climat social dans l’entreprise et au malaise croissant de l’encadrement, il s’agit de repenser le cadre de compétence des managers en leur permettant d’acquérir une vision globale et une plus large marge d’autonomie. Ces deux conditions sont essentielles pour redonner du sens à leur métier et leur permettre à leur tour de donner du sens à l’action collective. Mon engagement sera de promouvoir, avec mon ami Frederick Oger, un cycle de formation novateur  à la prise de fonction et à la mission de manager de proximité, dans un cadre systémique, situationnel et comportemental ;

3. introduire plus « d’empirisme sceptique » dans la prospective (selon l’expression de Nassim Nicholas Taleb). L’avenir, « ce qu’il y a de pire dans le présent » pour Flaubert, n’est JAMAIS la reconduction ou la généralisation du présent[4]

[1] Claude Simon, La Route des Flandres
[2] Selon les projections de la #rmsconf, conférence dédiée au recrutement innovant : http://www.cadremploi.fr/editorial/actualites/actu-emploi/detail/article/recrutement-ce-qui-aura-change-en-2025.html#xtor=EPR-235

[3] http://labho.fr/
[4]Ce que dit la fameuse loi de Murphy, dans sa formulation courante : « Le pire n'est pas certain, mais il n’est jamais décevant »