(De l’ostracisme à l’égard des « littéraires », chapitre 3)

J’avais dit dans un post de début décembre que je reviendrais sur l’ostracisme dans le monde économique à l’égard des profils littéraires. Je veux bien-sûr parler de ceux qui ont choisi d’œuvrer dans l’économie réelle au lieu de suivre les voies tracées de l’enseignement ou de l’administration.  Quelle(s) compétence(s) les études dites littéraires développent-elles, et à quoi servent ces compétences ?  D’abord à appréhender les constantes qui régissent le lien social.

L’étude des humanités, c’est-à-dire des traces écrites que les civilisations et les cultures laissent d’elles-mêmes en tant que produit  du travail humain de connaissance  – qu’elle soit scientifique, historique, philosophique ou poétique – me semble former non seulement à la maîtrise du sens des mots, mais aussi à détecter et à appréhender les constantes  qui régissent le vaste territoire du lien social et des relations interhumaines, donc de la communication et du management.  Une capacité précieuse dont les employeurs ont tort de se priver.

Cet hiver, Blandine Bricka –  précisément une brillante littéraire ayant refusé les voies tracées – avec qui  je parlais de la relation entre langage et maîtrise de la violence – me  donna deux observations qu’elle avait faites en Afrique, dans le prolongement de son passage par l’anthropologie : les maisons à palabre au Mali, qui ont un plafond surbaissé pour dissuader les protagonistes d’en venir aux mains, et les médiateurs en Côte d’Ivoire, sorte d’interprètes chargés de reformuler les propos d’ interlocuteurs se parlant pourtant dans la même langue, mais par personne interposée.

Ces deux exemples, tout comme le rituel jivaro voulant que toute conversation soit précédée d’une longue mélopée et d’interminables variations,  illustrent la première de ces constantes : l’utilisation de l’expression verbale, selon des règles toujours très codifiées, pour désamorcer ou du moins endiguer la violence native (si, si) de l’être humain.  Nul besoin par ailleurs de partir si loin pour le constater : l’importance de la diplomatie, la pratique de la conversation philosophique – qui exige des participants un contrôle difficile et exigeant de la violence intérieure[1] dont certains font habituellement usage dans leur vie courante sans s’en rendre compte- le montrent tout autant. Derrière cette constante, il y a la nécessité de prendre en compte la personne à laquelle on s’adresse,  de maîtriser ce que l’on « veut dire » et de se demander si ce que l’on veut dire est « recevable » par son interlocuteur. Soit tout simplement les règles de la relation, donc de la communication. Des discours de dirigeants, qui les violent parfois allégrement, aux « barbarismes »[2] si bien nommés qui parsèment les courriers clients, en passant par le mode de conduite de certaines réunions, je ne voudrais pas vous ennuyer avec les entorses à ces règles que je constate tous les jours dans mon activité professionnelle. Ce que j’observe simplement, c’est que ne pas respecter ces règles se paie…et beaucoup plus que le salaire des « littéraires » ainsi économisés.

J’en ai tiré une doctrine – la « Valeur Relationnelle » – pour mes clients : toujours se placer « du point de vue » des destinataires (ou publics, ou cibles), et tenter de répondre à leurs quatre questions fondamentales : Qu’est-ce qu’il (elle) m’apporte ? Est-ce que je m’y retrouve ? En quoi est-il (elle) différent€? Est-il (elle) crédible, légitime ?

On parle aujourd’hui beaucoup de responsabilité, de communication, et donc de « communication responsable ». Cette expression a l’art de m’irriter, car c’est un pléonasme[3], si l’on m’a suivi jusqu’ici. Dès que l’on dépasse la sphère individuelle pour entrer dans la sphère du collectif – sociétal ou d’entreprise – communiquer suppose de rendre possible la communication possible, donc être conscient de la responsabilité sociale que l’on porte. La première étant de savoir ce que l’on veut dire, ce qui suppose d’y travailler sans céder aux artifices de langage (l’utilisation à tort ou à travers du terme « enjeu », par exemple), la seconde étant de s’assurer d’être compréhensible et recevable de celles et ceux à qui l’on s’adresse.

On ne s’étonnera donc pas  de me voir horrifié par le slogan d’une chaîne TV d’informations internationales, « 20 years of story telling ». Du story telling, le journalisme d’information? Pourquoi pas de la télé-réalité?

Post scriptum

Olivier Silvy, l’auteur d’un article très intéressant paru le 18 décembre 2013 dans le Cercle Les Echos sous le titre « «Management : une finalité obtient-elle plus de résultats qu’un objectif ?[4]»,  me demandant pourquoi les littéraires savent transformer une finalité en objectif, ce sera l’objet d’un prochain post.

 



[1] J’ai en effet eu la chance de participer à des séances de conversation philosophique animées par un philosophe praticien, Jérôme Lecoq (www.dialogon.fr). Une expérience à vivre, ne serait-ce que pour nous faire toucher du doigt le fossé existant entre être cultivé et être « civilisé ».

[2] Faute lexicale ou morphologique, du grec barbaros, étranger

[3] Pléonasme : répétition dans un énoncé de mots ayant le même sens

[4] http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/management/organisation/221187017/management-finalite-obtient-elle-plus-resultat