S’il est si difficile aujourd’hui de contribuer et de participer concrètement à la refondation d’une société qui ouvre grand le champ des possibles et redonne à chacun le désir de les explorer, c’est que nous sommes englués dans des mots non questionnés, véhicules d’idéologies qui faussent en permanence nos réflexions et dont nous sommes à la fois les victimes et les propagateurs inconscients. 

RyanMcGuire,  Creative Commons Deed CC0, http://pixabay.com/

RyanMcGuire, Creative Commons Deed CC0, http://pixabay.com/

Le problème de l’humain, c’est que les idées les plus subjectives, “objectivées” par les phénomènes de groupe qui caractérisent l’humain, deviennent très rapidement des conventions et tout aussi rapidement des idéologies[1] , en tant que telles difficilement réversibles (impossibilité de questionner la convention, donc de la changer).  Or lutter contre ces idéologies, consolidées au fil du temps dans des institutions, des organisations, des règles structurant l’ensemble de la vie en collectivité, au niveau central comme au niveau local, représente une difficulté a priori insurmontable, si l’on définit l’homme comme animal social, donc nativement lié à la notion de convention.

La chose est rendue encore plus complexe si l’on songe que les conventions qui régissent la société française sont -à l’instar des strates géologiques –  le produit d’un compactage de plusieurs époques, comme en géologie : celle du Conseil National de la Résistance fondant le système social à la française, celle du capitalisme marchand et du consumérisme, celle du libéralisme économique et de la mondialisation financière, et j’en passe.  Comment distinguer celles qui appartiennent à un ordre révolu de celles qui participent à l’émergence de nouveaux modèles, et être certain que nous n’obéissons pas ce faisant à une idéologie dominante ?

Cette question m’est venue en lisant les propositions de Nous Citoyens, mouvement politique non partisan qui entend mobiliser les Français pour réformer notre pays.  Parler par exemple de « libérer le marché de l’emploi », c’est faire du bon «story telling » avec un slogan simple et facilement mémorisable. Mais c’est accréditer l’idée que le chômage est dû aux contraintes et charges pesant sur les entreprises, que « libéraliser » l’emploi redonnerait au « marché » une prétendue vitalité (là, on est aux racines de la pensée libérale confondant allègrement nature, vitalité et déréglementation). Et c’est surtout se dispenser d’interroger les notions de « marché » et « d’emploi » qui sont précisément des concentrés d’idéologies.

Vous me direz que c’est bien beau la philosophie, mais que je n’ai pas avancé d’un iota dans la réponse à ma question de départ. Sauf si l’on considère que cette réponse suppose un questionnement philosophique. Justement.

Citations du jour

  • A propos de la médecine et de la confusion entre l’absence de l’évidence de maladie et l’évidence de l’absence de maladie (erreur de confirmation)  :  
    • « Comme les technologies actuelles ne permettent pas d’examiner chaque cellule du patient pour vérifier qu’elle n’est pas maligne, le médecin travaille sur un échantillon en scannant le corps avec autant de précision que possible. Puis il formule une hypothèse sur la base de ce qu’il n’a pas vu. Un jour, à la suite d’un examen de routine pour le dépistage du cancer, je fus sidéré d’entendre un médecin me déclarer […]« Cessez de vous inquiéter, il y a des preuves qu’il n’y a pas de cancer », me répondit-il. « Comment le savez-vous ? », l’interrogeai-je. « Le scan est négatif », répliqua-t-il. […] Un acronyme utilisé dans la littérature médicale est PEM, qui signifie « pas d’évidence de maladie ». EPM « évidence qu’il n’y a pas de maladie », n’existe pas »[2]
  • A propos de la baisse des salaires dans le PIB. Qui selon vous a écrit?:
    • « Dans la majorité des pays de l’OCDE[…], on observe une tendance à la déformation du partage des revenus en faveur des profits ; dans certains cas, cette déformation est telle que la demande des ménages est réduite sans qu’il y ait compensation par la hausse de l’investissement des entreprises. D’où peut venir cette tendance à la baisse de la part des salaires dans le PIB ? d’une baisse structurelle (mondialisation, désyndicalisation) du pouvoir de négociation des salariés ? d’une hausse structurelle de l’intensité capitalistique de la production, qu’exige une hausse du poids du revenu du capital ? d’une hausse de l’exigence de rentabilité du capital ? Il semble qu’il s’agisse d’une part de la perte de pouvoir de négociation des salariés (des syndicats), d’autre part, de la hausse de l’exigence de rentabilité du capital » 
    • Réponse : Natixis, flash économique N° 548 du 24 juillet 2013. Etonnant, non ?

[1] représentation arbitraire et historique du monde constituant un système complexe de conventions érigé en “réalité”

[2] Nassim Nicholas Taleb, in « Le Cygne Noir, la puissance de l’imprévisible », Les Belles Lettres, Paris, 2012.