Après un hiver interminable et en ces premiers jours d’un printemps tant attendu, sur quels thèmes intéressants pourrions-nous converser sans être  fâcheux ? Alors que la nature déploie ses charmes naissants, de quels plaisants objets pourrais-je vous entretenir, chers compatriotes d’une nation si douée pour les traits d’esprit et l’art des bienséances?  Ou bien, contrefaisant mon Alceste, quels travers humains vouer aux gémonies, sur quels ministres  épancher ma bile ? Et bien mes amis, c’est triste à dire, aucune pensée ne me vient. Ou plutôt si, une seule : la commedia e finita…

Pourquoi ? Parce que notre fabuleuse propension nationale à pousser l’art de vivre et l’hypocrisie jusqu’au crime, tout autant que nos imprécations spirituelles et mordantes contre les travers de notre société, ne sont tout simplement plus de saison. Et plutôt que de vous assommer à en faire la démonstration, ce qui ne manquerait pas d’être long, fastidieux et inutile pour la plupart d’entre vous, je pose la question : comment sortir de ce m… ?

En clair, sommes-nous capables d’autre chose que de faire l’autruche, de vitupérer inutilement, « d’assister impuissants » (selon l’épouvantable expression consacrée) au naufrage de notre classe politique, à l’incompétence de « nos élites » (autre expression française insupportable), à l’échec total du système de représentation,  à l’asphyxie économique et à la paupérisation inavouée, inavouable, de tant de nos concitoyens? Pouvons-nous accepter de continuer à nous bercer du « bruit de fond » coproduit par la rumeur médiatique,  les avis d’experts des thuriféraires des marchés financiers et les manifestations corporatistes ?

Ce mois-ci, deux sujets qui, à défaut de nous aider à sortir du m…,  peuvent aider à comprendre pourquoi nous y sommes :

  • le mal-être de notre belle jeunesse dans la toute dernière étude mondiale UNICEF
  • une déconstruction critique de la fonction publique et de ses élites – i.e. notre classe dirigeante –  et éclairante sur ses dérives actuelles, d’un expert du sujet, Jean-Michel Eymeri, dans la revue Pouvoirs (N° 117, 2006).

 

  1. L’UNICEF a publié le 9 avril 2013 son rapport « Bilan Innocenti 11 » sur la situation des « enfants » (en fait de la situation des enfants et des adolescents jusqu’à 19 ans) dans les pays « riches » (soit les 29 des économies les plus « avancées » du monde). Les medias ayant été peu loquaces sur cette étude qui vaut le détour, quelques  extraits :
  • la France, en 13ème position au classement général, brille particulièrement par la qualité de son enseignement secondaire (réussite scolaire à l’âge de 15 ans : 15ème position, scolarisation dans l’enseignement secondaire : 19ème place, 16ème position pour le taux de 15-19 ans qui ne sont ni à l’école, ni en formation, ni sur le marché du travail). Jolie performance pour une école de LA République où chacun à sa chance ;
  • la satisfaction de notre jeunesse à l’égard de la vie nous place en 18èmeposition, avec un zéro pointé (dernière place) en qualité du dialogue parents-enfants, avec seulement 50,3% des adolescent qui trouvent facile de parler avec leur père et 71,2% avec leur mère). Comment, quoi ? le pays de mai 1968 et des valeurs de la famille ?
  • est-ce vraiment parce qu’ils consomment trop de cannabis (26ème position sur 29) ? est-ce seulement parce qu’ils ne font pas assez de sport ? (avant-dernière place).

Petite consolation : les Etats-Unis sont quant à eux dans les 5 derniers, aux côtés de la Grèce et des 3 pays les plus pauvres, la Lituanie, la Lettonie et la Roumanie.

2. Dans son article intitulé «la fonction publique française aux prises avec une double européanisation », Jean-Michel Eymeri porte un regard sociologique tout autant informé qu’acéré sur les soutènements de la fonction publique française et du système élitiste qui y est attaché.  Quand l’Europe et le citoyen découvre la fonction publique française, c’est  comment se sentir persan dans notre belle nation. Quelques passages limpides et plus que politiquement incorrects :

  • à propos de la mainmise sur les emplois statutairement protégés, au détriment des salariés du privé et des européens non nationaux  :

« Notre construction statutaire, empreinte de l’égalité en droit issue de la Révolution, repose sur le principe que tous les agents publics participent peu ou prou à l’exercice des missions de la puissance publique, quel que soit leur niveau hiérarchique ou leur domaine d’emploi, et qu’ils doivent donc bénéficier d’un régime juridique commun (…) La cour de Justice des Communautés Européennes définit les emplois dans l’administration publique  comme « ceux qui comportent une participation directe ou indirecte à l’exercice de la puissance publique et aux fonctions qui ont pour objet la sauvegarde des intérêts généraux de l’État et des autres collectivités publique ». Dans cette conception fonctionnelle, c’est la nature des fonctions concrètement exercées qui est examinée et détermine le régime juridique applicable, ouvert ou fermé à la libre circulation, selon que l’on touche à la puissance publique. La portée de cette distinction va bien au-delà de l’ouverture de tels emplois aux Européens non nationaux [ndlr : et aux non fonctionnaires statutaires] (…).Poser qu’au sein de ce que les États appellent « fonction publique » seul un noyau délimité travaille dans « l’administration publique », dont le statut des personnels peut être distinct, aboutit à mettre en question le statut exorbitant du droit du travail des nombreux agents employés hors de ce noyau sanctifié »

  • sur le corporatisme et la collectivisation de la ressource « emploi à vie »

« Notre fonction publique est encore largement une société d’ordres (au sens de l’Ancien Régime) organisée en corps dont chacun veille à « tenir son rang », c’est-à-dire à maintenir ses privilèges. Or ce ne sont pas des individus qui sont ainsi hiérarchisés et privilégiés, mais des groupes de statut, des collectifs, et sans doute est-ce cette dimension collective qui a permis que perdure depuis deux siècles au coeur de la République une telle société d’ordres »

« (Notre fonction publique) est un univers de règles et de rangs, de corporations et de privilèges, dont l’équilibre dynamique repose sur une collectivisation de la ressource principale : des emplois et les profits qui s’y attachent, qu’ils soient matériels (traitements aujourd’hui, pensions demain) ou symboliques (« l’honneur social » qu’analysait Weber) (…) L’octroi généralisé dès le XIXe siècle aux agents de tous niveaux, du conseiller d’État jusqu’au facteur, du statut de fonctionnaire a collectivisé au profit de la masse des employés publics la ressource rare qu’est un emploi garanti à vie, indépendamment du travail fourni et des préférences politiques, en fait indépendamment de l’idiosyncrasie des individus. On l’a assorti de traitements qui, sur longue période, ont été plus élevés que ceux des emplois comparables du secteur privé. S’y ajoutèrent de très favorables pensions de retraite, qui ont mis à l’abri des aléas de la vie ce vaste groupe social des fonctionnaires et de leurs familles, bien avant la Sécurité sociale, et souvent sur plusieurs générations vu la forte hérédité professionnelle dans l’administration, facilitant l’ascension sociale intergénérationnelle dans ce milieu. Ainsi, en conformité avec la mythologie politique de l’égalitarisme républicain, la base de la pyramide administrative a bénéficié d’un droit impersonnel de jouissance collectivisée d’une ressource précieuse. Aux divers étages supérieurs, ce système s’est répliqué sous la forme de privilèges (de rémunération, de carrière, de conditions de travail, de prestige, etc.) accordés non pas intuitu personae – ce serait le règne, tant dénoncé, de la « faveur » arbitraire –, mais reconnus et garantis à des corps, à des collectifs statutaires, d’autant plus légitimes que l’accès s’y fait conformément à la méritocratie républicaine par la réussite à des concours, dont certains sont même « internes » et permettent aux subordonnés les plus méritants de s’élever (…)

« Cette gestion collective de leurs ressources par les grands corps d’État fait d’ailleurs écho au « collectivisme pratique » d’une grande bourgeoisie qui les peuple encore pour partie. C’est ainsi que la fonction publique française, société d’ordres organisant un système de privilèges corporatifs sur un socle impersonnel de généreuse collectivisation de la ressource de base, a longtemps assuré la coexistence voire la collusion d’une masse de fonctionnaires issus des classes populaires et moyennes de sensibilité radicale à socialiste, très soucieuses d’égalité, et d’une haute fonction publique encore souvent issue de la haute bourgeoisie ou, a minima, de vieilles familles notabiliaires de province, très soucieuses du maintien des distinctions sociales (…) »

  • sur les grandes écoles

« C’est le système des grandes écoles et des prestigieux concours qui confère à ses heureux élus une sorte de noblesse à titre viager, c’est l’empilement des grands corps et moins grands corps issus de l’ENA et de l’X dont la domination est globale, mais aussi des « petits grands corps » dont la domination se limite à tel segment, ces hiérarchies se déroulant jusqu’à la base»

 

Sources :

  • Fonds des Nations Unies pour l’enfance,  UNICEF, Centre de recherche Bilan Innocenti 11. Florence,  Avril 2013
  • « La fonction publique française aux prises avec une double européanisation ». Jean-Michel Eymeri, revue Pouvoirs, N° 117, 2006