En février 2019, donc bien avant l’épidémie de la Covid-19, tout était déjà en place pour la foire d’empoigne sur les réseaux sociaux, comme en témoigne mon post sur Facebook. Il ne manquait plus que la surinformation-désinformation orchestrée par les grands medias et l’état d’urgence sanitaire perpétuel. Le bruit de bottes est devenu une réalité.

Si se mettre d’accord est impossible, qui (ou quoi) nous mettra d’accord ? Photos et videos « bisounours », alertes bienpensantes, slogans simplificateurs, appels (faciles) à la violence relayés par des like et des commentaires qui se dédoublent, se contredisent, se dispersent, fakenews et approximations partagées à l’infini, Facebook fait mieux qu’être aliénant en accaparant sans cesse davantage ce qui reste de notre capacité d’attention. C’est littéralement devenu un « asile d’aliénés ». Chacun d’entre nous « like » ou exécre, partage « à la cantonade » les posts du jour, sans savoir réellement à qui il s’adresse. Ça a un côté sympa, mais pour peu qu’on y soit actif, cela vire très vite au cauchemar. Les plus lucides essaient de se désintoxiquer en se déconnectant, rares sont ceux qui résistent au sevrage.
Sur Twitter, où les échanges de personne à personne sont plus fréquents, même constat accablant. Le dialogue tourne vite à l’échange d’insultes. On y voit par exemple des scientifiques répondant du tac-au-tac sans souci de précision, des philosophes autrefois respectables se prendre aux cheveux avec des adversaires inconnus ou anonymes. Bref, chacun défend moins ses convictions qu’il ne cède à ses impulsions.
Entre un Grand Débat ennuyeux sinon soporifique, la « foire d’empoigne » virtuelle, anonyme et surtout sans risques – « safe » comme disent les anglo-saxons – que sont devenus les réseaux sociaux, où trouver de l’air pour respirer, réfléchir et agir ? Pas devant la télé de nos appartements confinés, avec la rengaine en boucle des informations. Même pas dans les manifestations où l’on compte les morts et les blessés, dans un air rendu irrespirable par les grenades lacrymogènes. La recette miracle – jusqu’à présent infaillible – de la lecture « à tête reposée » ne marche même plus, tant les points de vue convergent vers des considérations apocalyptiques. Quant à la conversation entre amis, il suffit d’agiter un gilet jaune pour…je vous laisse poursuivre.
Tout se passe comme nous en étions arrivés collectivement à un point d’évolution où la capacité de réflexion, d’organisation et d’action collective dépassait littéralement notre « entendement ». Comme le résultat de la désillusion politique et historique d’un « peuple » toujours exploité, mais à présent atomisé, dépendant, démobilisé et surinformé auquel les réseaux sociaux apportent un exutoire. Sans savoir à qui l’on s’adresse vraiment, et où l’on se situe vraiment, comme le dit si bien Bruno Latour.
Alors, que faire ? Je n’ai pas la réponse, mais une certitude. Si nous ne croyons plus à l’arbitrage démocratique, si nous sommes incapables de nous accorder sur l’intérêt général et notre « bien commun » pour agir localement, là où nous vivons, des puissances supérieures nous mettront tous rapidement d’accord : le « bruit de botte » et / ou la réaction destructrice de la planète aux exactions d’une espèce qu’elle n’est pas obligée de supporter.