Ceux qui croient naïvement au retour de la croissance – comprise comme le retour à un taux d’emploi acceptable à rémunération également acceptable et à paramètres inchangés – se mettent le doigt dans l’œil, mais pas pour les raisons généralement évoquées. La croissance économique que nous avons connue repose sur trois facteurs: la multiplication d’usages et d’objets de consommation que la publicité érige rapidement en standard, l’augmentation régulière du prix de la plupart de ces usages et objets de consommation, enfin un niveau de vie suffisant apporté par la rémunération du travail. Et bien-sûr, quand ce dernier, sur lequel pèsent les deux premiers, constitue la variable d’ajustement des entreprises, tout se délite. La variable d’ajustement au niveau micro-économique devient alors la constante de récession au niveau macroéconomique, faisant caler le “moteur de la consommation”. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en économie pour constater qu’il y a là un « bug » – ou une « bogue » pour suivre les recommandations cette fois pertinente de la  délégation générale à la langue française et aux langues de France – qui condamne le système.

Il ne peut y avoir de croissance durable sans acheteurs solvables et satisfaits. La notion de « niveau de vie » étant totalement subjective, il me parait intéressant d’essayer de comprendre pourquoi beaucoup d’entre nous perçoivent – et depuis assez longtemps – une baisse de ce niveau de vie, malgré les dénégations statistiques officielles. La multiplication des usages et objets de consommation élevés au rang de standard et l’augmentation des prix précitée en sont bien évidemment  les premières causes. Mais ce sentiment ne serait sans doute pas aussi persistant s’il n’y avait eu aussi « dévalorisation » du travail, de la compétence, du savoir-faire,  du savoir et des diplômes.

 

La disparition du « hors champ »

La valeur relative des biens et services est nécessairement fonction de plusieurs paramètres socio-économiques, mais l’est aussi des priorités et des choix « intimes » opérés par les individus entre ce qu’ils jugent indispensable, ce qu’ils jugent non indispensable (les achats de plaisir), mais aussi ce qu’ils perçoivent comme hors du champ de la consommation stricto sensu. Ce « hors champ » joue je pense un rôle particulièrement important de gratification pour l’acheteur et de valorisation des services concernés.

La consommation française des années 60 à 70 se caractérisait certes par une extension de la sphère des biens et services perçus comme « indispensables» ou « de plaisir »  mais la part du perçu comme « hors-champ » restait significative, qu’il s’agisse de productions artistiques, de services à forte valeur ajoutée en terme de fabrication, de connaissances ou d’expertises. A partir des années 80, on s’aperçoit que l’importance de cette « priorisation  intime» dans les modes de consommation, donc dans l’attribution de la valeur, s’est considérablement estompée. Le « hors champ », c’est-à-dire ce qui n’est pas perçu comme relevant du « consommable », s’est réduit jusqu’à pratiquement disparaître, à mesure que les standards de l’indispensable en terme de biens, de services et de prestations, soutenus par les réglementations publiques qui poussaient à la roue du toujours mieux, explosaient. Aujourd’hui, tout est « produit », tout est consommable. Et le fruit de notre travail se réduit alors à tenter d’atteindre des standards  de consommation sans cesse plus élevés, au détriment d’un « niveau de vie » si bien nommé. Plus on gagne, plus on consomme et moins on y gagne. Plus que notre niveau de vie, c’est le niveau de notre vie qui baisse.