La maîtrise du langage, longtemps considérée comme le propre de l’homme, serait-elle devenue en France une compétence mineure ? On en avait déjà le sentiment, à voir les compétences dites littéraires méprisées par des services de recrutement qui n’ont d’yeux que pour les profils d’ingénieurs ou de gestionnaires, à constater les difficultés croissantes d’expression écrite, voire orale, de bon nombre de cadres dans les entreprises,  ou encore à observer la dévalorisation économique des prestations de rédaction dans le secteur de la communication. On en a aujourd’hui, avec l’enquête de l’OCDE et celle inédite de l’Université d’Oxford, la confirmation. Un ostracisme national qui risque de nous coûter très cher.

Cocorico, en matière de maîtrise de l’écrit, la France est avant avant-dernière  des 24 pays de l’OCDE audités dans le cadre de l’enquête PIAAC sur l’évaluation internationale des adultes[1] . Ce sont tout de même plus d’1 français sur 5 qui éprouvent par exemple des difficultés à trouver une information précise dans un texte court  portant sur un sujet familier, et encore je trouve ce pourcentage optimiste. Ce n’est pas de l’analphabétisme, mais c’est tout de même sacrément inquiétant pour l’intelligence individuelle et collective, surtout dans un monde où de plus en plus de choses passent par internet, donc par l’écrit. Je passe sur son impact en politique ou en compréhension de lois que « nul n’est censé ignorer ».

Pour la première fois, l’Université d’Oxford s’est penchée sur le devenir des 11000 diplômés de ses sections littéraires  sortis entre 1960 et 1989. Elle a été surprise  de constater leur contribution efficace à l’économie nationale, dans des secteurs et métiers a priori  bien éloignés des « belles lettres[2], bien que 34% des patrons des 100 plus grandes entreprises britanniques soient titulaires d’un diplôme littéraire ou artistique. En France, où le mauvais exemple, comme la providence, vient toujours d’en haut,  de littéraires à la tête des entreprises du CAC40, point. Et même à Sciences Po, ils ne sont que 12%.

Pour en finir avec les idées reçues

La première idée reçue qui sous-tend cet ostracisme évident vis-à-vis des littéraires, c’est que la maîtrise de la langue française serait en France la chose du monde la mieux partagée, et qu’elle serait à la compétence ce qu’il en est de la prose de Monsieur Jourdain : tout le monde la posséderait sans le savoir. Or il n’en est absolument rien. Il n’est qu’à pénétrer dans l’intimité des entreprises et des administrations pour s’apercevoir que la maîtrise du langage et des mots justes est au contraire peu courante. Ceci a des conséquences qui sont loin d’être négligeables selon des critères bassement économiques  ou, comme l’on dit aujourd’hui, de « performance opérationnelle » : faible productivité des groupes de travail, difficultés à formuler clairement des propositions, maladresses verbales déclenchant l’ire syndicale et, au plus haut niveau, confusion dans l’expression de la vision et de la stratégie qui conduisent l’entreprise.

La seconde idée reçue, qui pourrait se résumer par « qui peut le plus peut le moins », est l’évidente supériorité des sciences exactes et de la connaissance économique et financière sur les « sciences humaines ». Comme si l’homme, dont l’histoire montre suffisamment combien il est éloigné de l’exactitude et de la rationalité, était à la fois le parangon de la supériorité intellectuelle et la quantité négligeable de la connaissance et de la pratique des affaires économiques, politiques et publiques dont il est pourtant non seulement le centre, mais la cause et l’effet. Rêveries superflues donc que l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la compréhension des mécanismes et des motivations humaines, qui sont pourtant au cœur de la réussite des entreprises humaines et des adaptations exigées par l’histoire.

La suite de ce dossier dans mes prochains posts

Post-scriptum à mon post sur l’économie du savoir (septembre 2013)

Nassim Taleb, écrivain et philosophe que mon ami Nicolas Levy m’a récemment fait découvrir et dans l’œuvre duquel je suis littéralement plongé, dénonce l’illusion que l’Université génère de la richesse économique. Je le savais déjà depuis le fameux « 80% d’une classe d’âge au baccalauréat », mais le constat et le raisonnement valent le détour. Taleb, citant une étude de la Banque Mondiale – selon laquelle il n’existe aucune preuve qu’en élevant le niveau général de l’éducation on augmente les revenus à l’échelle d’un pays – s’évertue à montrer que ce n’est pas l’Université et la recherche théorique qui sont à la source de la connaissance scientifique, mais que les avancées majeures de la connaissance sont presque toujours le fait de « bricoleurs » solitaires que les universitaires théorisent après coup. Qu’il s’agisse de la machine à vapeur, du métier à tisser, du moteur à réaction ou de l’informatique. Cette récupération par les universitaires, dont la position leur permet de se donner « le beau rôle »  grâce au temps dont ils disposent et à la position protégée qu’ils occupent, expliquerait  à la fois la complexification dans l’explication des inventions d’origine et la cécité devant ce qui relève du bon sens élémentaire. Comme je l’avais remarqué, être enseignant en communication à l’Université est plus prestigieux et plus durablement rémunérateur que d’avoir innové à tour de bras en tant que professionnel de la communication. Mais de là à… Je vous en laisse juge.

Pour plus d’informations :

http://www.atlantico.fr/decryptage/idees-iconoclastes-antifragile-dernier-livre-nassim-taleb-homme-qui-avait-prophetise-crise-philippe-herlin-825615.html#zZiZ0HZaU0ic7Lrp.99


[1] 8 octobre 2013, Les Echos

[2] Toujours en octobre, enquête citée par Patrick Fauconnier du Nouvel Observateur