« Nous avons vu, connu cela : ce ralentissement, cette progressive immobilisation » : tel était la citation épigraphe que j’avais écrite en juin 1978 en ouverture de mon mémoire universitaire de 3ème cycle autour d’une lecture de « la Route des Flandres » de Claude Simon, qui deviendrait bien plus tard Prix Nobel de littérature, et que j’avais intitulé « De la guerre ». Je ne pouvais donc être indifférent au titre étrange du roman qu’un excellent libraire de Tulle, ma ville natale, mettait entre mes mains en ce mois d’août 2011 : « L’art français de la guerre », d’Alexis Jenni aux éditions Gallimard. Qui deviendrait 3 mois plus tard Prix Goncourt 2011.

Ce n’est pas fréquent que le Goncourt récompense  un roman de cette étoffe.  Un roman difficile, paradoxal et somptueux, mais surtout un mausolée de l’identité française où j’ai cru deviner, avant qu’elle me soit révélée dans une clarté presque incandescente, l’explication d’un malaise français qui me travaillait depuis des années. Alexis Jenni a réussi l’exploit de donner à comprendre en profondeur le mal être d’une nation, la France, écartelée progressivement et inéluctablement entre  les valeurs  sublimes de la république idéale, de la déclaration universelle des droits de l’homme et sa réalité actuelle rétrécie et défigurée, dans un monde qui lui est devenu comme « préhistorique ».  Mais que vient faire la guerre là-dedans ?  de l’Irak à l’occupation allemande en passant par l’Algérie,  l’Indochine et la guerre civile de nos banlieues, l’écrivain nous donne les clés de la guerre que la France mène contre elle-même depuis plus d’un demi-siècle, et qui l’ont conduit à l’état d’épuisement que nous connaissons aujourd’hui . Une nation en état prolongé de « guerre civile » entre des  idéaux à portée universelle – que des « instituteurs-missionnaires » nous ont inculqués et ont inculqués à nos « départements-colonies » – et les craintes et rétrécissements hérités de la défaite de 40, du nationalisme de clocher, du racisme, de la servitude et de la bêtise ordinaires propres à la nature humaine. « L’art français de la guerre », c’est la « furia francese » de la France contre elle-même, dont les seules frontières sont celles de notre belle langue.

Heidegger dit que c’est lorsqu’un outil devient inutilisable qu’il s’impose à l’attention et nous donne à lire ses significations. Comme la charrue rouillée figurant sur la couverture de mon mémoire universitaire, comme ses machines  laissées derrière elle par la guerre, l’idéal français se rappelle à nous lorsqu’il est « hors d’usage »…et nous donne envie de le « recycler ».