Ma prise de position contre l’exploitation d’un parc d’éoliennes au cœur des Monédières dans le cadre d’une enquête publique m’a valu plusieurs questions et réactions qui me paraissent appeler une mise au point.

La question  de l’énergie et de son niveau de consommation est centrale pour nous permettre de faire enfin face aux conséquences qui s’annoncent dramatiques du réchauffement climatique, et représente, avec la préservation de la biodiversité, les deux sujets majeurs pour la perpétuation de la vie terrestre. Ce sont en outre deux domaines dans lesquels notre responsabilité d’humain est entièrement et exclusivement engagée, nos choix, nos actions et nos comportements étant seuls en cause.

Il me parait indispensable de questionner la notion de « transition énergétique » dont Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences des technologies et de l’environnement et chercheur au CNRS dit[1] qu’elle n’est qu’un mythe. Il y démontre en effet brillamment que les « âges » prétendûment successifs de l’énergie (bois, charbon, pétrole, éolien, solaire) telles que présentées par l’histoire économique et Areva (pour ne citer que lui) ne correspondent à rien et qu’il serait plus juste de parler « d’accumulation énergétique », les différentes énergies se cumulant sans pour autant se remplacer. Les seules tentatives historiques de transition énergétique ne l’ont été que dans des contextes extrêmes (guerres mondiales, Cuba, Corée du Nord) et ont eu de très lourdes conséquences humaines.

La transition énergétique que nous devons réaliser est donc une « première » dans sa nécessaire radicalité. S’il est devenu impératif de réduire fortement notre consommation énergétique et nos émissions de CO2, nous n’allons pas pouvoir continuer à panacher « vertueusement » énergies fossiles et énergies renouvelables sans réduire réellement et significativement notre consommation d’énergie. Mais nous n’allons pas non plus pouvoir continuer à raisonner production et distribution à l’échelle nationale, dans une logique de « dispatching » chère à notre centralisme historique. Il est vrai que la nouvelle économie, tout comme la gouvernance des multinationales, raffole tout autant de cette « centralisation » : les plateformes d’Amazon assemblent des flux de composants fabriqués dans le monde entier pour les dispatcher dans des réseaux de distribution et de livraison ramifiés et quasi temps réel, représentant une gabegie énergétique qui heurterait le bon sens le plus élémentaire si nous en avions gardé une once.

De même, lorsque nous parlons de « transition énergétique », le débat auquel nous sommes conviés se limite à savoir quelle « formule », quel mix d’énergies – fossiles ou renouvelables – est souhaitable, et nous avons du mal à sortir d’une logique centralisée, avec des opérateurs et des réseaux nationaux. Preuve en est les obstacles rencontrés par ceux qui tentent de produire localement et pour une consommation locale de nouveaux types d’énergie.

Pourtant, comme le rappelle opportunément Jean-Baptiste Fressoz, le temps n’est pas si loin où l’une des grandes sources d’énergie aux Etats Unis était l’éolien, énergie renouvelable mais aussi et surtout produite et distribuée localement. Il soutient également que, dans l’Angleterre du début du XIXème siècle, les industriels anglais ont délaissé l’énergie hydro-électrique jusque là dominante pour la vapeur non pour une question de rationalité économique, mais pour sortir des « communs énergétiques » représentés par l’exploitation locale partagée des cours d’eau. Le remplacement des transports publics si justement appelés « transports en commun » par l’automobile a obéi au même principe, aux Etats-Unis comme en France.

Pour en revenir à la Corrèze, et plus précisément au massif des Monédières, quelles étaient les énergies dominantes jusqu’à l’avènement du pétrole et de l’électrité nucléaire dans cette région peu industrialisée (et qui l’est aujourd’hui moins encore) ? Je ne suis pas un expert, mais au pays des « Mille Sources » les nombreux vestiges de moulins à eau et de petites unités industrielles sur les rives des cours d’eau, comparativement au très petit nombre de moulins à vent, me font subodorer que l’énergie hydraulique était alors dominante. Une énergie produite localement pour un usage d’abord local, des productions essentiellement locales et créatrice d’emplois locaux. Dans cet environnement, un petit parc de six éoliennes d’une hauteur (totale) de 150m rattachées au réseau national d’Enerdis ne me parait pas exemplaire d’une contribution à la « transition énergétique ».

Photo de Laetiziia B'Loca, publiée dans le Groupe ‎Passion Corrèze, Facebook

Il est patent que nous ne réussirons cette première mondiale qu’est la transition énergétique que si nous repensons le couple production-consommation d’énergie dans une logique locale, plus résiliente et surtout plus résistante aux aléas climatiques et aux risques géopolitiques qu’une production et une distribution centralisées.  Est-il totalement déraisonnable d’imaginer l’impact sur l’économie qu’une telle transformation engendrerait ? Des territoires redevenus attractifs pour des PME industrielles, des emplois qualifiés requis localement, et surtout plus de sens pour les jeunes génération dévalorisées et condamnées au « hors-sol » dans les grandes métropoles ou à la précarité.

En cela, Emmanuel Macron à raison de poser la question du niveau local dans son appel aux français à proposer des solutions sur les questions énergétiques et environnementales. Qu’il ne faudrait naturellement pas dissocier des questions de production, de consommation et d’emploi au niveau tout-aussi local. La « morale » de cette mise au point, s’il y en a une, réside dans cette question. Sommes-nous encore capable de raisonner local et de concrétiser l’économie circulaire, avant qu’il ne soit définitivement trop tard ?

[1] « Le mythe de la transition énergétique »,  https://www.youtube.com/watch?v=lO0r5O4-2wU&fbclid=IwAR0065fDT0WF5CE8ufp6d0_kbxzjpGB16_YVwhrmNLWFs6-e7SLEWuZxEdQ, série Arcadia, chaîne TV indépendante Le Media (https://www.lemediatv.fr/)