Dès que l’on sort des mots de tous les jours et de la communication interpersonnelle, le danger qui nous guette est de parler pour ne rien dire. Ce n’est pas très grave lorsqu’on  en est conscient, cela le devient davantage lorsque l’on ne s’en rend plus compte. Et c’est ce qui est en train de nous arriver.

C’est ce que dénonce Roger-Pol Droit[1], dans  une tribune intitulée « l’ère du blabla » parue dans Les Echos du 9 mai 2014, aussitôt relayée par le site Prospective.fr de mon ami Armand Braun (Société Internationale des Conseillers de Synthèse)[2]. L’échec total du Politique auquel nous assistons, la défiance vis-à-vis des pouvoirs et des institutions  que nous voyons monter partout, est d’abord un échec de la communication. « Toutes choses sont tuées deux fois : une fois dans la fonction et une fois dans le signe», écrit Julien Gracq dans son roman « Le rivage des Syrtes »[3]. Tuer la communication dans sa fonction, c’est méconnaître qu’elle exige une cohérence entre les mots et les actes : je dis ce que je fais, je fais ce que je dis. Tuer la communication dans son signe, c’est utiliser et conjuguer sans les questionner le jargon à la mode du moment, ces expressions censées « faire sens » et qui ne font plus rien sinon, comme l’écrit Roger-Pol Droit, « mettre en récit le vide,  feuilletonner le rien ».

Il appartient aux directions de la communication et aux  communicants de la politique et du monde économique  de réfléchir à la crise de la fonction. Ce qui me désespère tout autant, et quotidiennement, c’est la crise du “signe”, réduit souvent au  « blabla » : éléments de langage (sic), leadership, communication responsable ou durable, parties prenantes (lesquelles ?), économie positive, marque employeur[4] …et j’en passe. Autant de mots creux ou d’avatars qui nous empêchent de penser. Tout particulièrement lorsque ce jargon est relayé par des intellectuels universitaires (faux pléonasme), censés précisément mettre les mots en question,  qui font « mousser l’insignifiance » pour reprendre les mots de Roger-Pol Droit.

Ce blabla là n’a pas pour fonction d’agrémenter la conversation, fût-elle de salon. Il sert à créer l’illusion collective d’une pensée neuve, quand il ne s’agit bien souvent que d’une langue de bois qui cache bien son jeu. Parler d’« éléments de langage » (expression ampoulée qui  relève du jargon des « sciences de l’éducation »), n’est-ce pas dire communication formatée, normée? Qu’est-ce que veut dire « Communication responsable (ou durable) », sinon prêter à la communication ce qui est du seul ressort du comportement ou de l’action ? Généraliser la belle expression « parties prenantes », n’est-ce pas jeter un voile sur les acteurs ou publics dont dépend l’entreprise et que l’on s’épargne ainsi de nommer ? Mettre les mots marque, brand, branding à toutes les sauces, n’est-ce pas sortir de la zone de légitimité de la marque, merchandiser la relation entre l’entreprise et ses publics et créer, comme le dit si excellemment  Philippe Chatelain, « un nuage de fumée entre la réalité de l’entreprise et les citoyens / consommateurs »[5] ? Quant au mot « leadership », pourquoi  est-il devenu incontournable et que masque t-il? la pensée servile d’un certain coaching, une  flatterie détournée des « vrais » leaders que sont  les dirigeants, politiques ou économiques ? En tout cas, il suffit de rajouter au mot leader un « maximo » ou d’adopter le terme allemand, et là, cela devient nettement moins tendance…

Tiens, j’y pense. Question pour un champion.  L’une des questions qui agitaient l’an passé la communauté des conseils en stratégie et management sur LinkedIn était « A-t-on besoin de leadership lorsque l’on a la bonne stratégie ? ». Qu’en pensez-vous ?


[1] philosophe français, journaliste, chercheur au CNRS, enseignant, écrivain, chroniqueur

[2] http://prospective.fr/actualite-prospective-2/#par-3

[3] 1951, éditions José Corti

[4] Voir l’article du présent blog http://www.interaxiome.com/inter09/index.php?option=com_content&view=article&id=117:idee-recue-marketing-la-marque-employeur&catid=3:transaxiome-presentation&Itemid=50.

[5] « La marque, cet avatar qu’il faut tuer » : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-82868-la-marque-cet-avatar-quil-faut-tuer-1003532.php?32Gz343zpWbQWMOc.99