Avez-vous eu la chance de voir l’excellent documentaire d’Arte sur l’obsolescence programmée le 15 février dernier? L’obsolescence programmée, ou comment, des ampoules électriques aux ipod en passant par les imprimantes et les bas nylon, l’industrie des biens de grande consommation a organisé une croissance artificielle en limitant volontairement la durée de vie des produits et des équipements? Un sujet passionnant et explosif, car à la croisée de l’économie, de l’éthique, de l’écologie et du politique… avec de plus un dilemne marketing : la surenchère technologique “programmée” est-elle compatible avec la qualité et le développement durable de l’entreprise?

Il est parfaitement logique, dans une optique capitaliste dictée par la croissance continue de la production et des profits des actionnaires, de s’assurer de manière insidieuse, d’une fréquence de renouvellement d’équipement des clients, d’un taux de réassort permettant seul d’assurer cette croissance continue sur des marchés à taux d’équipement saturé. Parfaitement logique, et scandaleux à quatre titres :

1. contrairement à ce qui se passe par exemple dans le secteur de l’habillement  au travers de la mode, où le consommateur adhère au désir qu’on lui suggère de changer de “look”, l’obsolescence programmée se fait à l’insu du consommateur, qui n’est donc plus libre d’être ou non consumériste;

2. l’obsolescence programmée constitue un vol, puisqu’elle induit la préméditation de la perte de propriété prématurée du bien acquis par les consommateurs, en particulier les plus modestes;

3. la question du recyclage des produits précocement condamnés à la casse par cette obsolescence programmée n’a jamais été intégrée par les industriels et constitue donc un crime écologique. Ils sont coupables de contribuer activement à la pollution de l’environnement;

4. faire de l’obsolescence programmée un processus industriel banal constitue un acte de corruption active des mentalités. Une corruption dont ma génération a été la cible, témoin charnière du basculement presque discret d’une époque où tout bien de valeur se réparait – télévision, ordinateur, appareils photos, gros et petit électroménager – à celui où rien ne se répare plus : peu de réparateurs, non agréés pour la plupart, et surtout des pièces de rechange d’un prix inabordable.

Au fond, le constat est simple : une entreprise qui fait de l’obsolescence programmée un mécanisme inhérent à sa stratégie est coupable de corruption généralisée : corruption de ses salariés qui acceptent l’inacceptable, corruption des consommateurs poussés à être consuméristes, corruption de l’environnement par une pollution non anticipée, non maîtrisée, non assumée et le plus souvent “externalisée” en Inde ou en Afrique.

Reste, au-delà de ce scandale éthique, la question marketing : la surenchère technologique “programmée” est-elle compatible avec l’image de qualité des produits et le développement durable de l’entreprise? Non. Car s’il y a obsolescence de fait, de par les sauts technologiques permanents et de plus en plus rapprochés qui caractérisent l’économie numérique, la programmation de cette obsolescence est totalement destructrice en terme d’image : du point de vue du consommateur, ce qu’il retient au fond, c’est la non-qualité du produit. Sait-il que cette non-qualité est intentionnelle?   alors le consommateur en déduit la non-qualité de l’ entreprise : incapable de renouveler ses ventes par l’innovation, ou irresponsable et avide de profit?