Illustration : “La folie des hommes ou le monde à rebours”, Louis-Joseph Mondhard te Parijs, ca. 1765

“La folie des hommes”… L’expression, que déjà nous n’appréhendions sur nos bancs d’école que comme un poncif un peu abstrait,  faisait pourtant florès dans nos vieux manuels d’étudiants. Mais en tant que représentants  des toutes premières générations à n’avoir pas connu l’apocalypse sous une forme ou une autre,  nous ne lui accordions, entre flirt, bachotage et soirées enfumées surchauffées par les amplis saturés, aucune pensée appuyée. Aujourd’hui, plus aucune trace, ni dans les manuels scolaires, ni dans les actualités télévisées, ni dans les débats d’intellectuels. Normal, l’expression est clairement surannée, vétuste, archaïque. Pourtant, elle permettait de mettre le cortège quotidien d’atrocités, violences, décisions imbéciles, spoliations, escroqueries déguisées ou révélées au compte d’une seule et même cause, c’était bien commode.

Au lieu de ça, on n’arrête pas, comme en psychiatrie ou en médecine, de créer des catégories pour donner une cause différente à chaque errement – racisme, islamisme, sionisme, capitalisme,… – ce qui ajoute à la confusion et ne permet pas de traiter le problème globalement, ou plutôt “à la racine” : l’étonnante capacité de l’espèce humaine à dépasser les bornes (celles du bas, en général). Pourquoi diantre n’apprenons-nous pas à nos enfants dès le collège que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et que homo sapiens est encore très loin d’avoir atteint ” l’âge de raison” ? Pourquoi continuons-nous à reproduire, à faire comme si, à jouer comme des enfants attardés au jeu des “on dirait que tu es…., on dirait que que je suis” ?  Le simple bon sens devrait nous amener à conclure à  l’indispensable et absolue nécessité de développer les qualités, talents et vertus permettant sinon de dominer cette perversité polymorphe, du moins d’éviter d’en être victime.

Ne devrions-nous pas tout aussi logiquement en faire la pierre de touche et le socle commun de nos enseignements? Rêvons un peu : un tronc commun du savoir où toutes les aberrations de l’humanité sans exception seraient au programme. Chaque grande discipline – physique, chimie, mathématiques, biologie, littérature, et j’en passe – devrait faire amende honorable quant à sa contribution à ses aberrations et relever le défi d’en sortir “par le haut”, accompagnée par des “facilitateurs philosophes”. Ne serait-ce pas là une excellente ligne directrice pour nos programmes scolaires et universitaires, susceptible de  donner à l’humanité, individuellement et collectivement, des marges de progression honorables?

Au lieu de quoi le formatage de nos étudiants continue de se faire à l’ancienne, selon une croyance collective savamment entretenue :  le postulat que l’humanité, espèce supérieure née par miracle d’une évolution improbable, dégagée des archaïsmes des sociétés primitives,  est majoritairement guidée et conduite par la raison, et que la consciencieuse et roborative répétition des mêmes bêtises, atrocités et inepties depuis des siècles ne reflète que la permanence regrettable mais remédiable de poches de résistance à cette remarquable évolution. Outre-Atlantique, dans la Silicon Valey, on pense déjà  que l’espèce a atteint son apogée, et que la voie d’une humanité scientifiquement et technologiquement “augmentée” est déjà ouverte. Augmentée ou non, c’est en soi un constat d’échec.

En fait, ce qui nous empêche d’enseigner “la folie des hommes” et de faire des capacités à y résister et à l’encadrer le but élevé de nos élites, c’est que cette notion reviendrait à donner au libre-jugement individuel une primauté sur les croyances collectives. Croyances parmi lesquelles figurent en bonne place l’incapacité du collectif, infirme intellectuel, à se gouverner ainsi que la nécessité d’une élite éclairée pour conduire le troupeau. Or généralement la folie des hommes ne provient pas de ce qu’ils n’ont pas de chef, mais au contraire du renoncement au libre-jugement individuel et de laconfiance aveugle placée dans leurs chefs. Ce n’est donc pas un hasard si la formation de “nos élites” ne se réforme pas. Formatées pour assurer précisément le pouvoir sur le collectif, elle reste centrée sur l’apprentissage et la maîtrise de LA croyance collective dominante à laquelle les autres croyances collectives se rattachent.