Depuis les crises financières à répétition du début du XXIème siècle, l’expression “risque systémique” – celui que font courir les grands acteurs financiers dans une économie mondialisée – a longtemps tenu le haut du pavé dans la hiérarchie des risques majeurs pesant sur la pauvre humanité. Ce risque, aujourd’hui largement étudié, présente pourtant des similarités étonnantes avec le risque qui l’a supplanté au début de l’année 2020, je veux bien entendu parler du risque sanitaire mondialisé, la COVID 19.

J’observe que le risque systémique bancaire suppose une économie mondialisée, reposant sur un petit nombre d’acteurs financiers, mondialisés et interdépendants qui en constituent le noyau et dont les règles du jeu sont adoptées dans les grandes ligne par les gouvernements des différents pays. J’observe également que ce risque est d’autant plus difficile à encadrer que le pouvoir d’influence de ce petit nombre d’acteurs financiers est considérable.

Ce pouvoir d’influence, qui tend à accréditer  l’économie néo-libérale comme une science exacte et le seul système économique viable, engendre une  “pensée unique” qui imprègne les instances de gouvernance nationales  et induit une similarité très forte dans les réponses apportées aux “cygnes noirs”(1).  Le risque systémique associé à cette pensée unique est maximal lorsqu’elle réussit à mettre “hors jeu” les approches et points de vue alternatifs et à minimiser les enjeux “extra-économiques”, sociaux, politiques ou environnementaux.  Parvenu à ce stade – c’est-à-dire à ce degré d’interdépendance, de mimétisme et d’aveuglement – l’effet domino maximal est garanti en cas de dysfonctionnement du noyau central ou de survenue brutale d’un “cygne noir”(1). On a pu le constater avec sidération lors des récentes crises économiques, dont celle du fameux crash de 2008.

Venons-en à présent à la crise sanitaire et économique mondiale générée par la pandémie mondiale de la Covid 19. Outre le non-renouvellement du stock de masques et l’impréparation gouvernementale, on a incriminé la mondialisation, la délocalisation des productions de biens essentiels, l’élevage intensif, la consommation d’animaux sauvages, des manipulations de laboratoire irresponsables et insuffisamment sécurisées. Mais au-delà de ces facteurs, qui ont tous contribué à des degrés divers à l’émergence de la pandémie, ce sont bien les mêmes effets-système du risque systémique financier que l’on retrouve :

  1. un système de santé reposant sur un petit nombre de laboratoires et d’industries pharmaceutiques;
  2. un pouvoir d’influence considérable dans les sphères politiques et médiatiques, que ce soit par leurs actions de lobbying, par leur forte représentation dans les instances sanitaires mondiales;
  3. une doctrine économique néo-libérale mondialement partagée exigeant de réduire les dépenses publiques, présentées comme des coûts extravagants;
  4. l’adoption par les Etats d’une même stratégie pour lutter contre la pandémie, avec un effet d’entraînement, j’allais dire “d’émulation”;
  5. le discrédit systématique jeté sur toute proposition ou approche alternative quant aux traitements et aux mesures de protection de la population, relayé par une presse de de moins en moins indépendante et de plus en plus affaiblie.

Tout comme pour le traitement des crises financières, la stratégie dominante adoptée, que ce soit pour freiner l’expansion de la pandémie ou pour soigner les patients, s’avère chaque jour extraordinairement peu efficace, au regard des dépenses consacrées et des coûts collatéraux colossaux sociaux, sanitaires et économiques induits par cette stratégie. Pourtant, bien que son échec soit patent, des acteurs puissants et nombreux plaident pour la reconduire et la renforcer “quoi qu’il en coûte”.

C’est là le terrible travers de l’idéologie de la voie unique et de la pensée unique, qu’elle soit économique ou sanitaire. On ne change pas une stratégie perdante, parce qu’en changer serait remettre en cause le système qui a conduit à la crise qu’elle était censée traiter. Y compris les profits considérables qu’une minorité d’acteurs en tire. Un bel exemple de panurgisme collectif, mais aussi un parfait exemple de la mutualisation des risques et de la privatisation des profits. Jusqu’à quand?

 

 

 

 


1. Nassim Nicholas Taleb, The Black Swan : The Impact of the highly improbable, New York, Random House, 2007